La guerre et le territoire
Définition des termes du sujet
Le terme territoire est polysémique : il désigne une terre transformée par l’être humain qui y vit, mais aussi un espace délimité juridiquement et appartenant à un état, qui y exerce une autorité souveraine. La guerre entendue comme un conflit entre les peuples, a depuis toujours été associée à une lutte territoriale, chacun souhaitant pouvoir dominer et contrôler la terre, et les multiples découvertes de nouveaux espaces n’ont cessé d’accroître cette compétition étatique.
Problématique
Mais la guerre de territoire n’est-elle qu’un combat de démarcations entre deux états souhaitant démonter leur domination ? Il nous semble que la notion a évolué et qu’elle est porteuse aujourd’hui de nouveaux enjeux. Nous nous demandons ici comment comprendre les rapports entre la guerre et le territoire.
Annonce du plan
Dans une première partie, nous démontrerons que le territoire, au sens strict du terme, a forgé la conception guerrière et marque la puissance étatique. Puis, dans une seconde partie, nous tenterons de comprendre de quelle manière la guerre s’est manifestée à travers de nouveaux modèles, portant l’ambition de dépasser le territoire, et non plus de s’y soumettre.
Première sous-partie
Depuis les années 1530, les guerres de religion déchirent l’Europe. En 1648, les traités de Westphalie redonnent au souverain de chaque état une autorité propre, dans les limites de son propre territoire. L’objectif est aussi de réduire le pouvoir du Pape sur les états catholiques, ainsi que les ambitions de conquête de l’Europe de l’Empereur germanique. Les frontières de chaque pays sont déclarées « inviolables ».
La notion de frontière devient alors un élément clé : dans une Europe séparée en états souverains, il s’agit à présent d’imposer aux autres pays le respect de sa frontière. L’Etat a aussi un rôle de gestion : il faut exploiter correctement les ressources internes, et négocier des échanges éventuels avec les autres états. L’objectif des traités était de mettre en place un certain « équilibre des puissances », avec des nations suffisamment équilibrées pour qu’aucune n’est un réel pouvoir de domination sur les autres.
Les traités de Westphalie, signés à Münster et Osnabrück, mettent fin, dans l'espace germanique, à la complexe guerre de Trente Ans qui a embrasé l'Empire puis l'Europe entière. Ils marquent un tournant historique majeur, en entérinant les échecs définitifs du projet des Habsbourg de domination universelle et du rêve de chrétienté réunifiée promu par les empereurs catholiques et les papes.
Deuxième sous-partie
Malgré le traité et la tentative d’instaurer une séparation pacifique des territoires, la lutte de puissance par la terre ne tarde pas à ressurgir.
Dès 1661, Louis XI souhaite agrandir la France et poursuit conquêtes et nouveaux traités. En 1756, l’Angleterre et la Prusse mettent en place un nouvel accord et cela change subitement la disposition des alliances de l’époque. La France se rapproche alors de l’Autriche. Chaque pays souhaite utiliser l’autre pour récupérer des territoires stratégiques (l’Angleterre a besoin du soutien prussien pour s’emparer du Canada, l’Autriche a besoin du soutien français pour reprendre la Silésie, territoire détenu par la Prusse).
La guerre est remportée par la Prusse et l’Angleterre, et les territoires en jeux sont redistribués. La puissance est directement liée au territoire, et l’Angleterre et la Prusse occupent à présent les premières places européennes.
A la fin du XVIIIème siècle, Napoléon entreprend de nouvelles conquêtes, qui induisent une coalition des autres pays européens contre la France. Alors qu’en 1811, l’Empire de Napoléon est à son apogée, avec 130 départements, la création de nouveaux états dépendant de la France et des membres de la famille impériale à la tête de plusieurs nations européennes, la tentative de conquête de la Russie en 1812 sera finalement un échec.
Napoléon est contraint de s’exiler et l’Europe se prépare à un nouveau découpage de territoires en 1815, établi lors du Congrès de Vienne.
Transition
La période 1530 – 1815 a placé au cœur des tensions étatiques les notions de territoire et de frontière. Depuis le XIXème siècle, les formes de guerre ont cependant évolué, et un nouveau modèle s’établit, qui dépasse l’idée de frontières. Comment se manifestent désormais les symboles de puissance dans les différents conflits géopolitiques ?
De nouveaux modèles de guerre qui visent à dépasser l’enjeu du territoire et non plus à s’y soumettre
Première sous partie
Au XVIIIème siècle, la révolution industrielle modifie la société et la fait progressivement entrer dans une nouvelle ère de mondialisation, où se multiplient considérablement les échanges, les découvertes techniques et les méthodes de production, le savoir se partage, la science et les modèles économiques se réinventent. Progressivement, la création d’institutions internationales se développent et une coopération géopolitique mondiale se met en place.
La notion même de conflit ne peut plus se limiter aux seules frontières de deux états concurrents, mais devient-elle aussi bien plus « exportable ».
En 1914, les alliances se modifient face aux déclarations de guerre allemandes, et très vite, le conflit s’étend à une multitude de pays, qui, portés par les échanges d’armes et de savoir, s’enlisent dans une guerre qui devient la première guerre d’échelle mondiale.
Suite à la seconde guerre mondiale en 1945, les pays décident de créer des institutions de paix et de surveillance étatique à l’échelle internationale. Le territoire perd alors de sa dimension sacrée, et de son enjeu de séparation des pays et devient une indication terrestre en partie gérée par la communauté internationale. A ce titre, l’ONU a pour ambition de surveiller et protéger les nations, et de construire une paix durable, objectif au succès mitigé.
Les conflits de territoires deviennent également porteurs de nouveaux enjeux géopolitiques. En effet, même lorsqu’ils n’impliquent pas de guerre mondiale, ils déséquilibrent les autres nations qui peinent à rester neutres et deviennent, elles aussi, éléments de soutien ou ennemis. A titre d’exemple, le conflit Israélo-palestinien génère une tension entre l’occident, soutien d’Israël, et plusieurs pays du monde arabe, soutiens palestiniens.
Deuxième sous partie
Le dépassement de la notion de territoire au sein des conflits s’observe également à travers les nouveaux modèles de guerre. La guerre Froide (1946-1992) n’impliquait pas de conflit direct armé entre les deux puissances, mais une lutte idéologique, scientifique, politique, et une menace de recours à l’arme nucléaire qui constituait un élément de pression important sur le monde.
Un autre modèle est celui du terrorisme international. Les organisations terroristes s’exportent, recrutent de nouveaux membres grâce à Internet, se développent dans des zones propices, mais ne démontrent pas forcément de territoire « siège », leur motivation est avant tout une expansion politique et religieuse, plutôt qu’une volonté de maitriser un territoire en particulier.
Certains conflits sont dits « asymétriques » comme la dernière guerre du Golfe, commencée en
2003, qui mêle
guerres intra-étatiques et terrorisme.
Enfin, les nouvelles technologies et notre mode de vie d’ultra connexion, nous liant tous les uns aux
autres avec Internet, bouleverse notre rapport au territoire. La guerre devient alors numérique, technologique,
et porte de nouveaux enjeux : la lutte de données des individus, notamment, dépasse la notion de territoire
propre.
Le territoire est historiquement au cœur de la notion même de guerre, symbole du pouvoir et de la capacité d’un État à étendre sa domination. Néanmoins, on assiste depuis le XIXème siècle à une certaine dématérialisation de la guerre qui devient internationale, idéologique, politique et numérique. On observer une transformation de la compréhension de la notion de territoire et les conflits changent de forme, s’émancipant du schéma initial, classique l’on de guerre de frontières.