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Fiche vérifiée

L’histoire face aux groupes porteurs de mémoires

Introduction

Accroche

« Le bourreau tue toujours deux fois, la seconde fois par l’oubli » écrivait Elie Wiesel.

Définition des termes du sujet

Le terme « groupe porteur de mémoire » désigne un ensemble d’individus réunis par une perception commune d’un événement historique précis, assumant leur vision et se distinguant des autres groupes porteurs de mémoire, dans un contexte parfois conflictuel.

Contexte

Ces groupes sont divers, ils peuvent être constitués de personnes ayant été directement impliquées lors de l’événement en question, mais ils peuvent aussi être formés par des familles des personnes impliquées, ou de toute réunion d’individus s’identifiant à cette partie de l’Histoire, du moins à leur Histoire.

Problématique

Que revendiquent les groupes porteurs de mémoire, et en quoi façonnent-ils les dynamiques d’apaisement ou au contraire de frustration entre notre société et son Histoire ?

Annonce du plan

Dans une première partie, nous comprendrons en quoi les groupes porteurs de mémoire sont par essence divergents et porteurs d’une réalité imparfaite et biaisée. Ensuite, nous étudierons le lien entre les groupes porteurs de mémoire et la question de la justice et nous mettrons en évidence la manière dont la justice concourt au processus d’apaisement de la mémoire. Enfin, nous verrons que les groupes porteurs de mémoire sont au cœur de nombreuses représentations et que le processus de mémoire se construit - parfois malgré eux - avec une certaine image d’eux, que ce soit par des biais politiques officiels ou par des voies plus officieuses.

Première partie

Les groupes porteurs de mémoire – Entre opposition et mémoire imparfaite

Première sous-partie

Selon l’écrivain Bernard Schlink dans son live Le Liseur, « l’historien ne se contente pas seulement d’observer seulement cette vie passée tout en prenant part à la vie présente. Faire de l’histoire consiste à lancer des passerelles entre le passé et le présent, à observer les deux rives et à être actif de part et d’autre ».

Cette affirmation nous permet de comprendre la différence entre l’historien et l’individu. Tandis que le second vit les évènements et observe l’histoire avec un biais dû à son milieu, son éducation, sa perception des communautés, un affect ou une sensibilité particulière ; le premier lui a pour mission d’analyser actuellement l’Histoire, en prenant en compte tous les partis et les différentes versions.

Parce que l’individu ne détient pas cette rigueur scientifique, sa perception est d’autant plus imparfaite et les groupes porteurs de mémoire, par conséquent, sont porteurs d’une mémoire incomplète. Cela participe à l’apparition de certaines tensions entre les groupes, ou entre le groupe et les autorités, car chacun défend une version de l’Histoire qu’il considère authentique, légitime.

Deuxième sous-partie

Dans le cadre de ces luttes de mémoire, la désignation d’ennemis communs, de responsables d’un ou plusieurs « drames » est un processus fréquent. Les communautés s’accusent entre elles d’avoir participé à l’accélération des événements, et semblent se déchirer ensuite, ne plus appartenir, finalement, au même camp. Si l’on prend l’exemple de la Guerre d’Algérie, les anciens harkis et leurs familles constituent un groupe sensible. Ces algériens rattachés à l’armée française durant la guerre furent ensuite considérés comme des traitres par les algériens qui combattaient alors pour l’Indépendance. Ils se sont ensuite sentis « abandonnés » par l’Etat français qui a peiné à leur offrir une protection et une reconnaissance suffisantes. Ces conflits entre les groupes porteurs de mémoire rendent difficile l’unification d’un pays suite à des guerres et à des traumatismes importants. Ils perpétuent un sentiment de « camps » à l’intérieur du territoire et sont au cœur de tensions parfois latentes, qui ressurgissent quelques générations plus tard.

Troisième sous-partie

Les groupes porteurs de mémoire sont également des groupes qui transmettent, ou qui sont eux-mêmes le fruit d’un héritage. En effet, la mémoire par définition induit une notion de temps, d’un passé qui laisse des traces. Les groupes porteurs de mémoires sont ainsi bien souvent des familles, des proches, des enfants d’individus impliqués ou victimes d’un conflit. Ils disent parfois porter les cicatrices des traumatismes vécus par les ancêtres. Le sentiment de rancœur ou de blessures générationnelles n’est pas un phénomène rare. Au Rwanda, plusieurs années après le traumatisme du génocide en 1994, la cohabitation des familles, enfants d’individus assassinés ou de meurtriers, est difficile et le rôle de l’état devient alors essentiel dans le processus d’apaisement.

Transition

L’application d’une réelle justice est nécessaire pour aider les individus à avancer, tout comme l’institution de symboles qui montrent que les communautés sont reconnues, entendues, commémorées.

Deuxième partie

La mise en place d’un processus de justice permet d’intégrer les groupes porteurs de mémoire à l’Histoire, et d’unifier l’Histoire au sein des États mais également sur la scène internationale

Première sous partie

La justice revêt un caractère urgent, elle permet d’enraciner la fin d’un conflit et d’embrayer une première partie d’un processus de mémoire.

En 1945, à partir du mois d’octobre et jusqu’en novembre 1946, le procès de Nuremberg débute avec l’objectif de retrouver et de juger les responsables du génocide des Juifs et des Tsiganes ayant eu lieu tout au long de la seconde guerre mondiale. Le procès se poursuivra ensuite dans différents pays, notamment en France qui médiatisera grandement ces procès. Bien que ce procès arrive relativement rapidement après la fin de la guerre, il faudra plusieurs années pour que la mémoire du génocide se construise au sein de la population civile. En effet, le choc de la découverte des camps de concentration en 1945 fut d’une extrême violence, mais ce n’est qu’à partir des années 50 et 60, notamment avec le procès Eichmann en 61, que la terreur des crimes nazis est réellement partagée au monde, et que les lieux et actes de mémoires sont institutionnalisés.

Deuxième sous partie

La justice peut également jouer un rôle de réconciliation des peuples et de renforcement du processus d’apaisement de la mémoire. Au Rwanda, après le génocide de la communauté Tutsi en 1994, la mise en place d’une justice effective fut difficile, et la population décida finalement de réintégrer les tribunaux traditionnels, les Gacaca. Ce travail citoyen (les volontaires furent formés à la magistrature en seulement quelques jours par d’autres volontaires) a permis de juger en moins de 10 ans plus de 2 millions de personnes.

En plus d’un exemple sidérant de solidarité des peuples, cette entreprise de justice a permis au Rwanda de faire un pas vers un contexte de paix, les responsables des crimes étant progressivement jugés et purgeant leur peine. L’état devient alors plus apte à se réapproprier la mémoire pour la rendre plus équilibrée, allégée d’un sentiment d’impunité.

Troisième sous-partie

Enfin, la justice peut permettre à la mémoire de s’exporter, de relier un événement particulier de l’Histoire au reste de la communauté internationale. Après avoir été employée pour la première fois suite au génocide arménien en 1915, c’est lors du procès de Nuremberg en 1948 que l’expression « crime contre l’humanité » désigne une poursuite juridique officielle. Un tribunal international jugeant des crimes d’état est également créé. En 1988, le Statut de Rome institue la Cour Pénale Internationale. La création d’institutions internationales démontre une volonté d’assurer la paix dans le monde, mais aussi un nouveau mécanisme de constitution des mémoires : des juridictions supérieures aux états peuvent permettre de rétablir un contexte plus apaisé et ainsi de laisser les états se concentrer sur l’unification de leur peuple par la suite.

Cependant, certaines juridictions prennent du temps et créent de nouveaux débats géopolitiques : à titre d’exemple, en 2015, le projet de résolution des Nations Unies reconnaissant le massacre de Srebrenica comme génocide déclencha un refus de la part de la Russie.

Transition

Nous avons vu que la Justice permet d’intégrer les revendications des groupes porteurs de mémoire à la construction de l’histoire, et que les groupes porteurs de mémoire peuvent quant à eux constituer des moteurs dans l’établissement de processus juridiques. Cependant les groupes porteurs de mémoire sont dans certains cas manipulés ou du moins utilisés par les États dans l’écriture de l’histoire officielle.

Troisième partie

Les groupes porteurs de mémoire mis en valeur ou occultés selon les situations et les époques

Première sous partie

Le terme « mémoire d’état » désigne une version d’un événement historique qui est privilégiée et partagée à une population, dans le but de construire durablement une mémoire qui correspondrait aux intérêts étatiques. Cette mémoire construite est souvent inexacte et place parfois certains groupes porteurs de mémoire dans une position censurée, les empêchant de s’exprimer ou d’avoir une parole légitime au sein de l’Etat.
Après des conflits ayant déchiré des populations, les états peuvent avoir le réflexe d’instaurer une mémoire positive, valorisant les « héros » prétendus du conflit, occultant les aspects plus sombres, comme la collaboration en France lors de la seconde guerre mondiale par exemple.

En 1945, l’urgence est de rassembler la nation autour d’une image de pays vainqueur, victorieux de l’oppression nazie et emblème de démocratie et de paix. Or, la France fut aussi une nation en partie collaboratrice des autorités nazies, notamment en termes de matériel de transports, et de nombreux citoyens juifs ne purent échapper à la barbarie.

En Algérie, le gouvernement a profité de l’euphorie de l’indépendance en 1962 pour imposer une légitimité autoritaire, et le pays a par la suite souffert d’une atmosphère de silence et d’interdits autour du sujet de la guerre, qui a profondément divisé la nation.

Deuxième sous partie

Les groupes porteurs de mémoire sont parfois également, malgré eux, utilisés pour construire une mémoire collective, en utilisant des préjugés et de fausses conceptions, contre lesquels ils doivent ensuite lutter en permanence.

A titre d’exemple, le développement du négationnisme en France, médiatisée par la présence de Robert Faurisson, partageait l’idée selon laquelle l’extermination n’avait pas existé, et que la communauté juive utilisait la mémoire dans son intérêt.

Troisième sous partie

Nous avons vu en première sous partie que la mémoire d’état tend parfois à écraser les revendications de certains groupes de mémoire. Dans d’autres cas, les gouvernements décident, librement ou pour des raisons politiques, de reconnaitre ces groupes de manière officielle au moyen de symboles.

Le 17 octobre 2001, une plaque commémorative fut posée sur le pont Saint-Michel, en hommage aux algériens assassinés lors de la manifestation du 17 octobre 1961. En 2002, est instaurée sur le quai Branly le mémorial national de la guerre d’Algérie et des combats du Maroc et de la Tunisie, dédiée aux soldats morts pour la France, et plus généralement à l’ensemble des victimes civiles. Ces gestes s’adressent à plusieurs groupes porteurs de mémoire et permettent à leur histoire d’être reconnue.

Conclusion

Le lien entre groupes porteurs de mémoire et Histoire est complexe. Les groupes porteurs de mémoire revendiquent un droit à la reconnaissance officielle, souhaitent l’application d’une réelle justice, et la possibilité de pouvoir transmettre leur histoire et celle de leurs familles.

Les groupes de mémoire s’opposent parfois entre eux car ils ont chacun une version de l’Histoire incomplète, axée sur un ressenti, un vécu, un souvenir et un travail scientifique.

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