Explication de texte
Tocqueville, De la démocratie en Amérique, II, iv, §6 (1840)
NOTIONS : L’ÉTAT – LA LIBERTÉ
Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme$^1$ pourrait se produire dans le monde: je vois une foule innombrable d'hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d'eux, retiré à l'écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres: ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l'espèce humaine; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d'eux, mais il ne les voit pas; il les touche et ne les sent point; il n'existe qu'en lui-même et pour lui seul, et s'il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu'il n'a plus de patrie. Au-dessus de ceux-la s'élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d'assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l'âge viril$^2$; mais il ne cherche, au contraire, qu'à les fixer irrévocablement dans l'enfance; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu'ils ne songent qu'à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur; mais il veut en être l'unique agent et le seul arbitre; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ? [...] J'ai toujours cru que cette sorte de servitude, réglée, douce et paisible, dont je viens de faire le tableau, pourrait se combiner mieux qu'on ne l'imagine avec quelques unes des formes extérieures de la liberté, et qu'il ne lui serait pas impossible de s'établir à l'ombre même de la souveraineté du peuple.
TOCQUEVILLE, De la démocratie en Amérique, II, IV, §6 (1840)
Thème
Dans ce texte, extrait de l’œuvre De la démocratie en Amérique, Tocqueville décrit une étrange combinaison de liberté et de servitude dans une société démocratique. Ce texte est inspiré par son voyage aux Etats-Unis quelques dizaines d’années après la guerre d’indépendance contre la Grande-Bretagne, première des démocraties modernes.
Problème
Tocqueville affronte le problème suivant : à quelles conditions le despotisme, c’est-à-dire l’arbitraire du pouvoir, peut-il renaître dans une société démocratique ? Les démocraties sont supposées garantir les libertés individuelles : comment la liberté peut-elle se perdre si le pouvoir de l’État est fondé sur la souveraineté populaire ? Comment un peuple souverain peut-il en même temps être esclave ?
Thèse
Tocqueville affirme dans ce texte que despotisme et démocratie sont parfaitement compatibles, à condition que le pouvoir n’agisse pas par la force, mais garantisse le bien-être privé de chacun. Le peuple est alors en même temps juridiquement souverain et existentiellement dépendant. Autrement dit, les institutions démocratiques ne suffisent pas à garantir la liberté : Tocqueville nous met ici en garde contre les dérives possibles d’une société fondée sur la recherche du bonheur individuel.
Enjeux
Cette thèse a des conséquences politiques car nous vivons dans des sociétés démocratiques : si la souveraineté du peuple ne suffit pas à garantir la liberté, alors il faut protéger autrement nos sociétés du despotisme.
Structure
Pour démontrer sa thèse, Tocqueville commence par décrire la condition des individus dans cette nouvelle société démocratique où chacun recherche son bien-être privé ; puis, dans le deuxième paragraphe, il explique comment cette recherche est rendue possible par une sorte d’administration supérieure qui supprime la liberté en garantissant la jouissance individuelle. Enfin, dans le dernier paragraphe, il explicite la thèse selon laquelle cette aliénation peut très bien se combiner avec la souveraineté du peuple, considérée comme une forme extérieure de liberté.
L’isolement individuel dans les nouvelles sociétés démocratiques (« Je veux imaginer […] plus de patrie »).
Analyse
Ce que dit l’auteur :
Tocqueville décrit ici les formes que peuvent prendre les rapports entre les individu dans les sociétés démocratiques modernes : les hommes y vivent les uns à côté des autres mais ils y sont seuls, car chacun ne recherche que son intérêt particulier ou celui de ses proches, et non l’intérêt général de la communauté.
Ce que fait l’auteur :
Le texte présente tout d’abord les conditions sociales d’une renaissance du despotisme en démocratie.
Exemple(s)
Dans les métropoles contemporaines, il est courant de vivre à côté de ses voisins sans les voir, leur parler ou s’intéresser à leur existence : il peut leur arriver malheur sans que personne ne soit au courant ou ne les aide.
Références ou thèses adverses et alliées
La société qu’imagine ici Tocqueville en 1840 semble anticiper sur les nombreuses analyses actuelles de l’individualisme contemporain, telle qu’on la trouve par exemple dans La société des individus de Norbert Elias en 1987.
Enjeux
Cette thèse a des enjeux éthiques et politiques car elle critique assez violemment les formes d’existence qui sont devenus majoritaires aujourd’hui dans nos sociétés et qui entraînent une indifférence des individus les uns envers les autres. Il semble donc important de comprendre quels sont les mécanismes qui produisent cette situation pour pouvoir les modifier.
Problèmes et limites
Cette thèse a des limites car elle semble opposer au modèle individualiste le modèle patriotique, qui n’est pas sans poser lui aussi problème car la communauté patriotique est souvent historiquement construite sur la haine de l’étranger. Le texte de Tocqueville pourrait mener à valoriser des formes de communautarisme qui peuvent elles aussi être critiquées.
Comment cette partie répond au problème
Les conditions sociales du despotisme en milieu démocratique sont l’individualisme et l’hédonisme. En effet, si chacun ne se préoccupe que de son intérêt personnel, sans organiser collectivement la vie commune, alors l’espace est libre pour que le pouvoir s’occupe à la place des individus de tout ce qui concerne le bien commun.
Ce qu’il reste à démontrer
Qu’est-ce qui caractérise alors ce pouvoir ? Il reste à expliquer les conditions politiques d’un despotisme démocratique.
Analyse
Ce que dit l’auteur :
Tocqueville montre ici comment l’État peut, dans une société démocratique, maintenir les individus dans la dépendance sans utiliser la violence. Pour cela, il lui suffit de subvenir aux besoins des individus tout en prenant les décisions à leur place : les citoyens sont heureux et privés de liberté.
Ce que fait l’auteur :
Après avoir présenté les conditions sociales du despotisme démocratique, le texte décrit ici ses conditions politiques, c’est-à-dire la forme que prennent les rapports entre les individus isolés et l’Etat
Exemple(s)
Le texte utilise une analogie avec la figure paternelle. En effet, les enfants doivent obéissance aux règles posées par parents : or cette servitude repose d’abord sur le fait que leur bien-être dépend de leurs parents, non sur la menace du châtiment qui existe aussi mais est secondaire. La vie des citoyens dans une telle société est donc comparée à celle des enfants, considérés comme des êtres dépendants et non libres.
Références ou thèses adverses et alliées
L’image d’une société où l’État assure le bien-être des individus mais les prive de toute participation à la vie publique s’oppose à la conception de la démocratie grecque dont parle Aristote dans La politique. Dans ces cités, le pouvoir appartient au peuple parce que ce sont les hommes libres qui prennent les décisions concernant la vie collective.
Enjeux
Cette idée à des enjeux politiques très importants pour nous car nous vivons en effet dans des sociétés où l’État assure une grande partie des services indispensables aux existences individuelles. Il est donc indispensable de s’assurer que ceux-ci participent aux prises de décisions collectives, sans quoi la combinaison de bonheur et de servitude qu’imagine ici Tocqueville pourrait devenir effective. On peut penser aux revendications récentes autour du Ric par les gilets jaunes, qui renvoie à une telle critique d’un despotisme démocratique.
Problèmes et limites
La critique de la dépendance des individus envers l’État peut également poser problème car elle peut mener à soutenir le démantèlement des structures collectives au nom de la liberté et donc à renforcer l’individualisme au lieu de le combattre alors que Tocqueville le présente ici comme l’une des causes de la servitude.
Comment cette partie répond au problème
Les conditions politiques du despotisme démocratique sont l’arbitraire du pouvoir et le bonheur des individus. l’État prend toutes les décisions, mais il subvient aux besoins de ses sujets. Tocqueville a peint ici le tableau d’une société où l’isolement individuel permet à un pouvoir absolu de contrôler tous les aspects de l’existence des sujets sans même avoir à exercer de violence.
Ce qu’il reste à démontrer
Mais comment cet étrange pouvoir peut-il se mettre en place ? On ne peut pas penser au traditionnel coup d’Etat du despote, car celui-ci a besoin d’une grande violence, ce qui irait à l’encontre du bien-être. Dans un troisième paragraphe, l’auteur affirme que cette douce servitude peut s’établir « à l’ombre même de la souveraineté du peuple »
Analyse
Ce que dit l’auteur :
La servitude heureuse est compatible avec la souveraineté du peuple, car des individus peuvent choisir de déléguer leur pouvoir à un ou plusieurs hommes politiques dès lors que ceux-ci leurs promettent le bien-être : il est donc possible que les citoyens d’une démocratie soient privés de liberté sans changement de régime.
Ce que fait l’auteur :
Tocqueville affirme ici, sans l’expliquer ou le démontrer, que la forme particulière de servitude qu’il vient de décrire peut advenir en régime démocratique. Ce paragraphe correspond à la thèse du texte.
Exemple(s)
Le roman Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley, écrit en 1931, présente lui aussi une société caractérisée par une sorte de servitude douce : les individus y sont privés de toute capacité de décision sur la vie collective, mais leur bien-être est assuré sur tous les plans.
Références ou thèses adverses et alliées
Cette thèse est en apparence opposée à celle de Rousseau dans le Contrat Social, selon laquelle le principe de souveraineté du peuple suffit à garantir la liberté de chacun. Mais Rousseau définit la souveraineté du peuple par la participation active des citoyens à l’élaboration des lois : toute délégation de ce pouvoir essentiel supprime selon lui la liberté politique.
Enjeux
Cette thèse a des enjeux politique immédiats pour nous car dans l’opinion commune, démocratie et servitude sont incompatibles : les démocraties sont en général présentées comme des sociétés où les individus sont libres. Si Tocqueville a raison, il faut se méfier de cette idée et vérifier si nous sommes réellement libres, au-delà des apparences.
Problèmes et limites
On pourrait critiquer cette thèse en lui opposant une conception forte de la souveraineté du peuple, telle que la présente par exemple Rousseau : si l’on entend par celle-ci la participation active des citoyens aux discussions et aux décisions qui concernent la vie collective, alors ce principe garantit en effet la liberté.
Résumé des parties du texte
Tocqueville veut comprendre comment le despotisme, c’est-à-dire l’arbitraire du pouvoir, peut renaître dans des sociétés démocratiques. La première condition est sociale, il s’agit de l’individualisme ; la deuxième est politique, il s’agit de la dépendance des individus envers l’État. Si chacun ne se préoccupe que de son intérêt particulier et que l’État assure le bonheur des individus, alors il est possible que le contrôle de celui-ci échappe totalement aux citoyens, alors même que le pouvoir des dirigeants repose sur le consentement populaire.
Enjeux de la réponse au problème proposée par l’auteur
Tocqueville décrit ici une forme de servitude volontaire parce qu’agréable causée par la perte du sens de la communauté : les enjeux de ce texte sont donc évidemment politiques. Il constitue une sorte d’avertissement et invite les membres des sociétés démocratiques qui veulent conserver leur liberté à se préoccuper activement de leur destinée collective.